Tentative de définition du théâtre d’objets par Michel Laubu

La Turakie de nos spectacles, petit pays en géographie verticale inconnu de tous mais qui peut exister dans l’imaginaire de chacun, se visualise grâce à un caillou attaché au bout d’un fil et posé au hasard sur la carte du monde. Ainsi ces cailloux déposés deviennent des rochers, des îles de Turakie.

Ne l’oublions pas : En Turakie, une vache debout c’est un pingouin qui se moque du monde.

Nous passons notre temps en Turakie, à visiter ces bouts du monde, à nous inscrire dans ces microcosmes, îlots réels ou imaginaires, à poser notre drôle de théâtre d’objets dans tous ces recoins, parcourir les quartiers, les îlets, les villages de montagne et les cités minières, par delà nos frontières ou dans le fond du département, toujours à la rencontre des gens qui vivent là.

Album de famille 2 ©

Et partout nous ramassons des objets usés, des copeaux de mémoires, des débris de souvenirs, nous nous inventons un tour du monde en petits bouts de ficelle.
- collectons ces bouts de fil de fer écrasés par les voitures et qui dessinent de belles silhouettes,
- entassons toutes ces chaises bancales pour expérimenter l’état de siège,
- récupérons dans la rue début janvier ces sapins de Noël, abandonnés maintenant inutiles,
- ramassons et trions des os de seiches,
- sculptons des petits visages dans des noyaux d’avocats,
- recueillons des instruments de musique abandonnés dans les dépôts vente et autres maisons de retraitement, guitares électriques esseulées, guitares pour gaucher, sans cordes... (trouvé sur e-bay, -à vendre violoncelle pour cause de fracture de l’âme.-),
- rassemblons des dizaines de moteurs d’essuie-glaces prêts à gratter, frapper, pousser,
- empilons des tiroirs orphelins, et des caisses vides de toutes les tailles, des caisses altos, sopranos, basses et contrebasses et des cageots,
- et remplissons nos poches de plumes de goélands et de bouts de ficelle qui noués bout à bout feront un jour un fil deplus de 40 000 km, soit presque le périmètre de la terre.

Nous pratiquons donc une archéologie du présent de l’indicatif du monde qui nous entoure. Une archéologie du fond des poches, une archéologie de l’ordinaire qui nous permet de reconstituer, de recomposer des images des grands épisodes de notre Turakie rêvée.

Dans cette île, le «Carton» est un petit animal sauvage des zalpages de Turakie verdoyante. Chose étonnante, chez l’espèce ondulante de cette petite bestiole, mâles et femelles carton ont du lait... et nourrissent ainsi leurs petits à tour de rôles. Ce petit animal sauvage a un goût prononcé pour la musique de chambre. En groupe, les petits «Carton’aide est précieuse» fabriquent à plusieurs, de petits instruments de musique rudimentaires. Régulièrement ils jouent de petits airs sur les balcons pour d’autres «carton’avis m’intéresse». Longtemps le Carton a été domestiqué pour divers emballages, déménagements et autres tâches ménagères. Par ennui, certains habitants cruels passent le temps en tapant le carton. En période de crise, les cartons accueillent les plus démunis... sa maison est en carton, pirouette-cacahuète, ses escaliers sont en papier.

En Turakie, chaque jour qui passe est un morceau de carton qui ondule...

 

IMG_2602

 

Et si ce drôle de théâtre d’objets était un jeu de piste. Un chemin qui sillonne à travers la mémoire et jubile de ses méandres et labyrinthes pourtant si familiers. S’il était un parcours de cabanes mystérieuses et pourtant connues, de drôles endroits où l’on peut pourtant se sentir chez soi, des fenêtres, des points de vue étranges d’où l’on regarde tout ce qui nous entoure. En équilibre sur des amas d’objets usés, brisés, fatigués, nous pourrions inventer et construire des observatoires qui conjuguent le présent.

Un pingouin avec des étagères sous les ailes est une armoire fraîchement abandonnée sur la banquise.

Robinet poussette ©

 

Emili Hufnagel et Michel Laubu codirigent la compagnie.

 

Michel LAUBU

né en 1961 à Creutzwald

1968 : je mets à profit mes trouvailles techniques pour des « pièges farceurs » à l’intention de ma soeur aînée.

1970 : j’expérimente en milieu ordinaire la vie des cosmonautes en construisant mon premier scaphandre en carton ondulé.

1973 (j’ai 12 ans) : j’accompagne les Beatles, en construisant ma batterie avec des barils de lessive.

1974 : j’invente « l’arsenoïtal », instrument de musique basé sur le domptage de l’effet Larsen (terriblement redouté), entre micro et enceinte acoustique (pour le plus grand plaisir de mes voisins que je remercie de leur patience).

1977 : je tente de réinventer la clarinette basse avec un bec de clarinette et un tuyau d’arrosage vert, essayant vainement de calculer le paramètre d’augmentation de la distance entre deux trous.

1979 : je crée mon premier spectacle avec objets et marionnettes. La première représentation est donnée dans mon ancienne école maternelle.
Avec émotion et mot d’excuse (du type « angine blanche » ou « maux de dents ») pour mon lycée, je commence ma carrière dans le spectacle par une tournée des écoles du département.

1980 : je découvre l’Alsace, ses géraniums, ses fontaines, ma première tentative de création d’une compagnie de théâtre.

1981 : j’arrive à Nancy, au C.U.I.F.E.R.D. (Centre Universitaire International de Formation et de Recherche Dramatique). Je découvre le théâtre oriental (Nô Japonais, Kathakali Indien, Topeng Balinais...).Stage de formation avec le Théâtre Laboratoire de Wroclaw, l’Odin Théâtre, l’I.S.T.A. Début d’une réflexion sur le théâtre d’acteurs.

1984 : création d’un spectacle itinérant, « Le poulailler » (dans une valise) et tournée de cinq semaines en Allemagne. Mon premier spectacle « visuel, sonore et sans texte ».

1985 : création tout seul de TURAK THÉÂTRE D’OBJETS (directeur artistique, (h)auteur, mett(r)eur en scène, comédien le jour et administratif la nuit).